
Ce soir-là tout le monde l’appelait Raphaël, à la façon enamourée de Carla Bruni, devant un parterre de 600 personnes, constitué des cadres et des clients du Crédit Agricole de la Caisse régionale Charente-Périgord.
La thèse présentée par Raphaël Enthoven était la suivante : l’incertitude est le socle de la vie. Il faudrait être con pour en douter. Pour avancer, une seule méthode : se fixer un point d’arrivée et suivre sa trajectoire. Chacun dans son quotidien, peut trouver le sien et la sienne. Quel que soit le point de départ, et les vicissitudes du chemin, nous sommes toujours le seul responsable de là où nous voilà.
La meilleure façon de ne pas dévier, est de ne pas chercher à agir sur les choses sur lesquelles nous ne pouvons pas avoir de prise. Par exemple, se plaindre de la météorologie ! Il faut accepter ce que l’on ne peut pas changer, comme diraient les stoïciens, ou changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, comme l’explique Descartes. Il ne reste plus qu’à s’appliquer à la tâche, comme Sisyphe roulant son rocher, avec constance et la satisfaction du beau geste, du travail bien fait, les muscles bandés.
Le décrypteur de nos enjeux contemporains dans les médias nationaux et dans les colonnes de Franc-Tireur, nous invite à une ambition modeste et sans prix, l’apaisement. C’est un appel à la douceur de vivre, un bon moyen pour tout un chacun, dans sa petite vie anonyme, qui va passer sans qu’on sache vraiment pourquoi – je reprends les termes de Raphaël Enthoven -, de s’exonèrer de tourments inutiles. Et le calme, c’est contagieux – sauf en voiture. Cette ode à la vie heureuse et au bonheur l’amène à évoquer Etty Hillsum, jeune femme merveilleuse qui a pu constituer un îlot d’une joie intérieure et supérieure, elle sensuelle et intellectuelle juive hollandaise, se sachant condamnée par la haine nazie, dans un monde clos et sombre comme un piège dont nul ne s’échappe, le malheur, la dégradation et la mort ayant le dernier mot. J’ai senti là quand même un petit écart, une vague disproportion, un malaise. Mais tout est passé comme une lettre à La Poste.
Cela dit, cette thèse plaide pour une perspicacité émancipatrice. Elle évoque le temps des peurs que nous traversons. Elle vise aux multiples façons d’aspirer au bien-être, d’échapper au flot glauque d’incertitudes et d’humeurs maussades, de craintes indistinctes et omniprésentes, de violences sournoises qui passent par le silence, la solitude, les réseaux sociaux, la dictature des apparences, l’optimisme coaché de l’indifférence, un conformisme protecteur étouffant, qui singe le monde en le scindant entre victimes et bourreaux, tous sous la menace de harcèlements, de maltraitances, de dépression, d’un effondrement de l’estime de soi et de tous. Tout est vrai.
Alors, oui, Raphaël Enthoven porte un cri qui monte et nous dit : « foutez-nous la paix !» « Laissez-nous respirer du ventre ! » . C’est une philosophie du répit. C’est une prise en compte, un retrait vers soi, en même temps qu’un appel à la douceur vers les autres et espérée des autres, les médecines douces, la méditation, la psychanalyse, la sophrologie et le stoïcisme. L’incertitude est une invitation à être soi. Tout est vrai.
Mais peut-on n’être que soi ?
Il faut être sacrément perspicace aujourd’hui pour pouvoir distinguer ce qui dépend ou non de nous, ce sur quoi notre action n’a pas de prise et à quoi nous ne devons permettre aucune prise sur soi. D’ailleurs et c’est drôle, Raphaël Enthoven cite le climat, en se référant il me semble à un exemple cité par Descartes. En ce temps-là, on ignorait qu’un jour l’action des hommes pourrait porter de funestes conséquences. Ce qui passe dans le propos pour une anecdote, une exception, est peut-être bien au contraire l’indice d’une inadéquation de ce raisonnement aux enjeux globaux de notre monde contemporain.
Qu’a-t ’on appris depuis plus d’un siècle, notamment avec la psychanalyse et bien avant aux XVIIè et XVIIIè siècles avec les prémisses de la pensée libérale elle-même ? L’idée que le soi, même sur son « quant à soi », ne soit pas tout à fait soi ou plus que soi. L’activité humaine ne sait pas complètement s’autoréguler, parce qu’on n’y voit pas clair sur et en soi. La voie sacrée de notre bien-être n’est ni claire, ni rectiligne, ni même à sens unique.
Bref, postuler que nous puissions d’emblée distinguer dans le monde ce par quoi nous nous prétendrions comme maître et possesseur de soi et pas du reste, est une banale affabulation. La rationalité, si nécessaire pour que le monde ne marche pas cul par-dessus tête, n’y suffit pas. Loin s’en faut.
La chose est d’autant plus délicate que ce monde est désormais constitué d’interconnexions aux effets complexes qui démultiplient comme jamais les effets papillons auxquels nous contribuons tous. C’est un peu ce que nous a montré la crise du COVID et c’est le principal enjeu de la crise climatique et de la sixième extinction de masse des espèces que nous, les humains, avons déclenché, chacun à sa façon, en pensant n’être pour rien dans tout ce fatras incompréhensible d’informations livrées par des scientifiques si éloignés de notre quotidien. Et beaucoup continuent de considérer qu’ils n’y sont pour rien. Eux aussi ont trouvé leur espace de paix. Mais c’est au détriment du reste de l’Humanité et des générations futures.
Et si l’incertitude nous apprenait, non pas seulement l’adaptation, mais plutôt la déviance, la dé-coïncidence : aller voir ailleurs si J suit, avec un peu plus de curiosité et d’empathie, avec le besoin de souffrir avec ceux qui souffrent, avec un souffle spirituel, le besoin de se sentir plein du monde pour mieux le comprendre, et le comprenant mieux pour agir, trouver pleinement sa place, être ce que l’on a envie d’être avec et pas en dehors de ce monde-là, pas celui de l’Antiquité ! Si tout cela nous apprenait l’adéquation avec le monde global, une symbiose toute entière à inventer, plutôt qu’une mise à distance de ce qui gêne…
Il y a quelque chose de paradoxal dans la démonstration de Raphaël Enthoven. En visant le bien-être, il éteint l’être de bien. Le Franc-Tireur dégomme l’inconfort. En garantissant l‘existant, il prône l’inexistence. Il est la voix du statu quo, de l’étal pour soi contre le vital pour tous.
En somme notre philosophe dit à son auditoire trié sur le volet : regardez comme vous êtes bien, ici à Angoulême, dans ce théâtre que vous avez privatisé, vous les cadres d’une banque bien implantée dans son territoire, qui a vocation à gérer depuis toujours ce qui fait la substance de la vie. Soyez donc satisfaits et heureux et évitez de vous embarquer dans des pensées qui pourraient vriller et dérégler toute cette huileuse mécanique, l’exemple trumpiste pouvant à cet égard servir de parfait exemple du risque de dévissage.
Aux sophistes contemporains, on comprend mieux ce que l’incertitude offre d’opportunités…
