Tribune publiée dans Le Monde – 31 août 2022
Plus de cinquante spécialistes des questions environnementales, parmi lesquels Samuel Cazenave, Jean Jouzel, Valérie Masson-Delmotte, Serge Tisseron ou Ophélie Gaillard, expliquent, dans une tribune au « Monde », qu’il faut réviser les attributions du ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse, qui ne font aucune mention à l’éducation à la transition écologique.
Alors qu’Emmanuel Macron a annoncé, le 16 avril, à Marseille que son quinquennat « sera écologique ou ne sera pas », en affichant le projet de « faire de la France une grande nation écologique », nous, citoyennes et citoyens engagés pour l’atteinte des Objectifs du développement durable (ODD) [adoptés en 2015 par les Nations unies], souscrivons à ce projet et souhaitons singulièrement appeler l’attention du chef de l’Etat sur l’outil éducatif.
La « Nation écologique » a pour préalables indispensables une Nation-Ecole et une Ecole écologique.
Ce qui suit est l’objet d’une première démarche collective de réflexion d’acteurs de l’éducation au développement durable et à la transition écologique. Et nous connaissons l’intérêt d’Emmanuel Macron pour l’école, qui vient d’en donner un nouveau témoignage en Sorbonne devant les recteurs, peu avant la rentrée scolaire [le 25 août].
Nous sommes convaincus de la nécessité de considérer l’enseignement aux défis sans précédent lancés au genre humain comme une véritable priorité au sein des administrations publiques qui transmettent des savoirs, dans l’enseignement secondaire comme supérieur et professionnel, au titre de la formation initiale et continue.
Obéissant à une logique de transversalité des connaissances et de continuité pédagogique, les éducations aux processus de la nature, au vivant et à un développement désirable, dont la base est d’abord scientifique, apportent des méthodes de pensée, des choix de valeurs et portent des facteurs de confiance et de bien-être, notamment par des éléments de réponse dont chacun a besoin pour cheminer librement dans toutes les dimensions de sa vie, personnelle, familiale, professionnelle, citoyenne, militante…
La « nation écologique » a pour préalables indispensables une nation-école et une école écologique
Elles suscitent, pour les plus jeunes, la curiosité et l’envie d’apprendre en touchant à la complexité des interactions au sein de la nature et du vivant, ainsi qu’aux ressources qu’offre l’inventivité technique.
De multiples problématiques doivent être étudiées au cours du parcours scolaire sous différents angles, adaptés à la capacité de compréhension des élèves. C’est aussi un facteur de motivation des enseignants, qu’on peine à recruter, à former et à motiver, à partir du moment où leur liberté d’innovation est garantie et accompagnée.
Les entrées ne manquent pas : quelle est la singularité des défis de notre temps, sa nature, son intensité, sa variabilité et ses conséquences possibles ? Que nous en dit la science ? Qu’est-ce que la biodiversité ? En quoi son érosion est-elle préoccupante ? Quels sont les liens entre climat et biodiversité ? Que signifie le terme « limites planétaires » ? Quels sont les outils d’évaluation des risques, quels paramètres et quelles ressources pour concevoir quelles solutions de vie individuelle et collective ?
Que signifie le concept de résilience ? Quelles sont les conceptions du bien-être individuel et collectif et quelles en sont leurs traductions ? Quel est le contenu de la notion « One Health » et que signifie-t-elle dans la relation entre les êtres vivants, leur identité, les conditions de la bonne santé et de la bonne alimentation ? Quelles conséquences sur l’organisation des sociétés et des pays ? Quelles évolutions possibles de l’exercice de la citoyenneté et des principes du respect que l’étude de la complexité éclaire ?
Le compte n’y est pas
Etre capable de répondre à ces questions, c’est disposer des savoirs fondamentaux pour agir positivement et heureusement au sein du système planétaire. En vue d’une transition écologique juste, une éducation au développement durable (EDD) – terme consacré, même si, à certains égards, il demeure flou et parfois controversé – est le socle nécessaire à ces évolutions, liant savoirs académiques et apprentissages par l’expérience sensible et l’action collective.
A ce jour, le compte n’y est pas, tout spécialement pour ce qui concerne le ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse. Où trouve-t-on dans la scolarité le temps des symbioses académiques, du projet collectif ? Quels liens administratifs et organiques entre enseignement moral et civique, éducation artistique et culturelle au développement durable ? Quels moyens complémentaires pour les chefs de mission académiques et les référents d’établissements, tous presque bénévoles ? Quelle ambition pour le développement professionnel des personnels, du local au national ? Quels moyens de diffusion réelle auprès des établissements ? Quelles méthodes pour associer universalité des savoirs et diversité des réalités territoriales ? Quelles coordinations des partenaires du climat, de la biodiversité, des sujets d’intégrité et d’intimité – discriminations, violences, harcèlement, sexualité, égalité filles-garçons et genre ?
Tout commence dès le plus jeune âge pour tous les temps de la vie, scolaires mais aussi extra et périscolaires, et se poursuit à l’âge adulte. Le champ d’action se porte donc au-delà du seul ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse, et doit viser une large transversalité interministérielle. Mais il pose aussi la question du choix que nous avons collectivement à faire d’une école française pour le XXIe siècle.
Un projet collectif
Deux actions nationales nous semblent prioritaires pour se lancer vers de nouveaux horizons :
– réviser les attributions du ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse, qui ne font aucune mention à l’éducation au développement durable (transition écologique) et à un projet systémique en la matière ;
– créer un secrétariat d’Etat à l’éducation au développement durable auprès de la première ministre. Il aurait notamment pour mission d’aider à la conception et à la structuration d’un projet collectif, en passant par une mobilisation large et libre, organisée par un grand tiers de confiance de l’école et concrétisée par une conférence nationale de consensus, en lien avec le conseil national de la refondation.
Il structurerait, animerait et motiverait la grande communauté nationale des écodélégués, formidable levier d’excellence individuelle et d’engagement collectif pendant et hors des temps scolaires. A partir de là, il rénoverait, élargirait et enrichirait les démarches actuelles de labellisation des établissements en France comme à l’étranger et fixerait une véritable stratégie française de l’EDD à l’international.
Enfin, il consoliderait les relais académiques actuels en mutualisant des délégations insuffisamment dotées, pour un déploiement effectif d’expérimentations et de nouveaux dispositifs auprès de tous les apprenants.
En conclusion, il faut agir immédiatement et fortement pour que l’école s’ouvre à une vision planétaire des enjeux et façonne la citoyenneté du futur.
